Amicale du Génie Maritime
et des ingénieurs ENSTA

Interview de Pierre TESTOR (promo 98)


Tu travailles au CNRS (Laboratoire d'Océanographie et de Climatologie : Expérimentation et Approche Numérique) et tu as reçu le prix "Roger Brard" 2017 pour tes recherches et développements ayant abouti à la constitution d'un système opérationnel de gestion et de traitement des « gliders ». Quand as-tu senti que les gliders seraient ton occupation principale pour de nombreuses années ?

Pierre TESTOR : J'ai commencé à voir le potentiel de cette technologie pendant ma thèse alors que je m'initiais aux différentes techniques d'observation de l'océan de l'époque. Les gliders sortaient alors juste de la phase prototype et des premières démonstrations très convaincantes étaient réalisées aux Etats-Unis dès 2002. J'ai senti que cela provoquerait une rupture en océanographie et j'ai voulu absolument m’approprier cette nouvelle technologie au plus tôt pour m'attaquer aux thématiques scientifiques qui me motivent. Je suis alors parti en post-doc en Allemagne sur le projet Européen MFSTEP qui m'a permis de mettre œuvre cette technologie pour la première fois en Europe, avec la volonté de faire tout ce qui m'était possible pour faire émerger cette technologie et ses applications.

Tu as certainement eu des moments difficiles, que tu as su dépasser. Peux-tu nous en raconter un ?

P.T. : Quand je me suis lancé là-dessus, les gliders sortaient juste de la phase prototype et il a été vraiment difficile de convaincre la communauté scientifique d'investir dans cette technologie. J'entendais souvent : "C'est un beau projet... mais ce n'est pas encore assez mûr". J'en suis venu à douter du bien-fondé de ma démarche. C'était une grosse prise de risque que je prenais là, avec ma carrière dans ce métier dans la balance, et j'avoue que sans les quelques personnes qui m'ont soutenu à l'époque, j'aurais certainement abandonné. Heureusement, cela a changé à partir du moment où j'ai pu présenter mes premières données de gliders.

Tu as certainement aussi connu de grandes joies. Peux-tu nous faire partager les plus significatives ?

P.T. : Lors de mon premier déploiement en mer, le glider a plongé mais n'est pas remonté comme prévu au bout d'un quart d'heure. J'ai insisté pour que l'on reste sur site alors que, plus le temps passait, plus il était clair pour tout le monde à bord que le glider était perdu corps et bien. Nous l'avions effectivement mal programmé mais, au bout de deux heures, une sécurité secondaire à bord du glider (qui m'avait échappé) s'est déclenchée. Il a éjecté un poids de sécurité et pu finalement remonter en surface. On a pu alors le récupérer et le redéployer quelques jours plus tard. Attendre le retour de plus en plus hypothétique de cet appareil a été vraiment très dur. On n'avait du financement que pour un seul glider et, s'il ne revenait pas en surface, c'était bel et bien la fin définitive du projet. Alors que j'avais perdu tout espoir et étais sur le point de demander au capitaine de rentrer au port, il a fait surface. Quel soulagement de capter son signal à nouveau ! J'en ai presque pleuré ! C'est toujours un défi de mettre à l'eau des instruments océanographiques - l'océan est un milieu si hostile - et cela provoque toujours une grande joie quand cela marche bien et que les données récoltées fournissent de l'information nouvelle. J'ai eu beaucoup de plaisir à publier tous nos résultats, avec la certitude que nous (la société en général) avions alors progressé de manière significative sur la compréhension du fonctionnement de l'océan et de l'écosystème marin et que cela était reconnu par la communauté scientifique.

Quelles sont les principales applications existantes et potentielles des gliders ?

P.T. : L'application la plus commune des gliders aujourd'hui est la recherche océanographique. En nous permettant d'accéder à des échelles de variabilité spatiales et temporelles plus fines des propriétés physiques (température, salinité, courants) et biogéochimiques (oxygène dissous, turbidité, concentration en chlorophylle-a...) de l'océan, les gliders permettent des avancées significatives sur la question de comment fonctionne l'écosystème marin, et du rôle de l’océan dans le climat, surtout quand ils sont déployés en rotation le long de sections répétées sur le long terme dans la zone de transition entre le milieu côtier et le large qui est mal couverte par les autres techniques d'observation. Ils nous renseignent en particulier sur les échanges entre ces deux milieux, qui sont critiques  dans le sens où ils contrôlent l'impact anthropique sur l'océan et sur les ressources côtières. Des applications militaires et industrielles existent aussi dans la mesure où les gliders permettent d'évaluer l'environnement marin, de détecter des fuites d'hydrocarbures ou encore des mines. Les gliders peuvent servir à de nombreuses applications en fonction de leur charge utile scientifique et si l'on considère qu'ils contribuent à une meilleure estimation de l'état et de l'évolution future de l'océan par le biais de l'assimilation de leurs données dans des modèles numériques de circulation océanique ; il est difficile de faire une liste exhaustive tant les applications sont nombreuses.
 
Pourra-t-on travailler de manière analogue à des échelles encore plus fines ?

P.T. : En fait, il n'y a quasiment pas de limites sur les échelles que nous pouvons échantillonner avec cette nouvelle technologie. C'est juste une question de nombre. Le pouvoir de résolution et la couverture spatiale/temporelle sont proportionnels au nombre de gliders déployés. La réponse est donc oui mais il faut envisager des dizaines, voire des centaines (!), de gliders coopérant sur l’échantillonnage d'un processus en particulier.

Que conseillerais-tu à un jeune qui serait intéressé par le domaine ?

Je lui conseillerais évidement de s'impliquer dans des projets qui utilisent cette technologie qui est en train de révolutionner le domaine. Il y a tant de choses passionnantes à faire ! Enfin, par-dessus tout, je lui conseillerais de suivre son intuition, de développer une vision scientifique et de prendre tous les risques pour essayer de la concrétiser.
 
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